Une
Fenêtre à Venezia
S’il
existe une fenêtre bruyante parmi tant d’autres, exception de tous les volets
clos de l’Italie, c’est bien celle du Collegio
Gesuiti, nel Sestiere di Cannaregio a Venezia. Venezia, cité d’art et
de littérature par excellence où s’installèrent les toute premières imprimeries
après Gutenberg. Les lettres, étant publiées à foison et dans une euphorie
indescriptible, passèrent precipitevolissimevolmente de main en main
avant de finir joyeusement dans l’eau des canaux, dont l’eau devint
rapidement verte à cause de contact avec l’encre profonde. Les paroles, au
contraire, échangées avec animation dans les encombrements des rue, n’ont jamais
maculé le paysage vénitien. En effet, les écrits restent, telle une belle tache
de pomodoro sur une robe de soirée,
alors que les mots s’envolent, consitstance légère et inutilissime dans le
monde d’ici-bas, condamnée, tout comme la ville, à être à disparaître sous une
trop grande montée des eaux.
La
fenêtre dont il est question, Sestiere di
Cannaregio a Venezia, est un très bon exemple de ce gaspillage de paroles
que l’on trouve, habituellement, plutôt dans ces ruelles de Venise où
s’embouteillent les foules. La fenêtre, quant à elle, explose littéralement
tant la variété de dialectes proposée y est jubilatoire et superposée à tous
les volumes possibles et inimaginables, un brouhaha indescriptible au sens le
plus italophone du terme. C’est que, derrière cette unique fenêtre, bavarde
parmi tous les volets clos de l’Italie, se trouve le petit réfectoire de la
pension Collegio Gesuiti, de
dimensions bien modestes, et dans lequel se retrouve une cinquantaine
d’étudiants, tous revenant rompus de leur longue journée à l’Università di Ca’Foscari, chaque soir à
partir de 19h30.
Dès que
les cloches de l’église – chez Dieu, c’est à côté - ont sonné la demi, les
premières étudiantes pénètrent dans le local pour y réchauffer le prime casseruole. Deux suisses (les étuditantes,
non les casseroles). Rien de très italien là-dedans.
La
première des deux jeunes filles est francophone, de la partie vaudoise de
l’helvétie, demeurant en Italie avec le simple but de se perfectionner dans la
langue du lieu. La seconde, en revanche, est ticinese, de ces gens qui pratiquent l’italien avec moult francesismi, ce qui facilite grandement
la communication entre les deux interlocutrices.
Anna, puisque tel est le prénom de
l’intéressée, est une passionnée des fornelli,
ardente di motivazione pour l’art de la cuisine, une pratique toute
nouvelle dans laquelle elle excelle déjà, se perfectionnant de jour en jour.
Son amie, quant à elle, cuisine plutôt par nécessité ; un jour où l’autre,
dans la vie, il faut bien apprendre à se débrouiller, quitter le nid maternel
et se faire soi-même à manger. Per forza,
c’est adesso que l’étudiante vaudoise
se retrouve face au tablier, comme un implacable défi auquel il faut bien se
confronter, une énorme montagne à escalader.
D’autres
étudiants, petit à petit, arrivent pour compléter une animation à peine
ébauchée. Alberto, d’abord, Alberto, surtout, un élément intéressant
puique c’est lui qui contient, telle une boîte au trésor, toutes les
suggestions culinaires utiles aux étudiantes de première année. Alberto, c’est toujours celui qui sait
tout : le mafieux de la cuisine. Cela fait à présent quatre ans qu’il loge
entre les murs du Collegio, quatre
ans qu’il doit se débrouiller, cavarsela
da solo et qu’il a appris le secret de chaque chose, de chaque casserole,
de chaque sauce… Anzì, c’est
invariablement de lui que viennent les conseils bien avisés : « La pasta, falla cuocere un po’ di
più, non è al dente » ou bien « Sostituisci
dunque il prezzemolo col basilico, sarà più saporito » oppure « Dai,
prendi piuttosto questo sale, poi lo compreremo a turni »…
Depuis la rue – pour qui a l’oreille fine –, l’on perçoit la voix du
jeune homme. Un murmure raffiné et pesant tout à la fois. Cela a quelque chose
de l’accent vaudois, le rythme sans doute, de ces mots traînants qui ont
toujours bien le temps, mais la mélodie est plus légère et délicate –
inexplicable serpent – plus douce et plus subtile, comme une touche
aristocratique dans un langage bourru, comme une mélodie paternelle qui berce
des enfants perdus. Il padrino della
cucina. De ces personnes qui se sont faites indispensables et à qui l’on ne
peut plus rien refuser… On le suivrait au bout du monde, Alberto, faute de quoi, il risquerait bien à de refuser ses
conseils salvateurs et son formidable gratin de pâtes con parmiggiano e zucchine.
-
Ma vedi, Stella (Stella, c’est l’étudiante
vaudoise, mais elle préfère de loin son prénom en italien pour des raisons que
nous entendrons plus tard)… Vedi Stella, dit Alberto sur un ton à la fois exaspéré
et cajoleur, per accendere sta cosa
sarebbe meglio collegare la presa, no ? Poi schiaccia il bottone, giralo a
destra…
-
E se sta cosa mi esplose al
naso ? répond la studentessa svizzera, sempre positiva.
-
Sono cazzi tuoi ! réplique soudainement una ragazza siciliana, à peine entrée
dans la pièce obscure.
De la rue, l’on avait entendu une
porte claquer et des pas sur le carrelage. Un grand bruit sourd aussi, comme le
vacarme d’un sac à commissions qui se vide sur une petite table de la cuisine.
Sono cazzi tuoi ! Ce
sont tes couilles. Ce sont tes affaires. La
ragazza siciliana était sempre
très dure dans son vocabulaire, avec ses airs de canaille des rues. Son accent
même se voulait sans pitié, fort face à la vie, presque brutal dans la manière
de se confronter à chaque situation. Un accent du sud. L’accent sicilien.
Cependant, un rire léger, comme les ailes d’un papillon, s’épanouissait
invariablement sur les lèvres de la jeune fille après ses implacables
répliques. Un rire agréable qui
démentait tout de suite les airs abrupts que voulait se donner le personnage.
Dans le fond, Flavia n’était pas
racaille, elle n’était pas son masque, mais bien d’avantage une demoiselle en
fleur qui cachait sa sensibilité sous une lourde armure de fer.
La
réfectoire, d’après la rumeur qu’il répandait dans la ville, se remplissait de
manière de plus en plus rapide. La cuisine également se remplissait de bruit,
ce qui s’entendait grâce à la porte, laissée ouverte, qui baillait sur la
cantine, permettant ainsi la communication entre les deux locals.
À
table, il y avait qui s’asseyait directement, faisant traîner les chaises au
sol, et qui s’en revenait des fourneaux, les bras chargés de casseroles et
criant : Attenzione ! È
caldo ! À table, il y avait surtout les conversations qui
s’interchangeaient librement au-dessus des fourchettes, sans se préoccuper le
moins du monde des paroles que l’on pouvait intercepter depuis la rue, sans se préoccuper
du sens final de ce tohu-bohu. Résonnant par-dessus tout, au-dessus du vacarme
ambient, s’entendaient d’abord les invariables disputes de Linda et Michele, la ragazza veronese contro lo studente
milanese. Non que ces deux individus ne s’appréciassent guère, bien au
contraire, mais chacun avait conscience des rires qu’il provoquait dans la
salle et aussi, sans doute, des regards qu’il attirait sur ses épaules. Un simple
conflit pour le spectacle et una divina
commedia de cuisine pour le
plaisir des foules. Pour le plaisir du son, anche.
-
Ma perché tu ascolti sempre lei e
non io ?
-
Semplicemente perché io sono una ragazza
bella intelligente, beneducata…
-
E soprattutto modesta !
Ah… La modestia ! Une qualité
étrange que l’on retrouve de manière très irrégulière chez les italiens ;
les uns ne l’ont pas - et cela s’entend - tandis que les autres la possèdent à
outrance. Grand silence. Parmi les étudiants modestes et discrets, que l’on ne
percevait que par un mince filet de voix, se distinguaient deux friulani, originaires de la ville Pordenone, proche de Venezia, dont l’accent aristocratique se
différenciait singulièrement du patois d’à côté, le vénitien, ce dernier étant
une langue lourde dont les voyelles tendaient à se mélanger et le /k/ à se confondre avec le /g/. À leur côté, un étudiant romain,
non-modeste, s’était mis à jurer – Micchia !
Porca miseria ! – et un autre étudiant turc, plus discret quant à lui,
se faisait poète, un petit peu à la manière de Proust. Dans son assiette,
chaque bouchée de lasagne devenait
l’équivalent d’une petite madeleine et l’on entendait, depuis la rue, un Mi ricordo che qui annonçait chaque fois
une envolée lyrique toute particulière, teintée d’une sorte d’exotisme
mahométan. À l’autre bout de la salle, explosent soudain des éternuements. Une
dernière personne entre en coup de vent dans le réfectoire, les bras
probablement chargés de livres pesant, et les convives déjà présents
s’interrogent tous, presque d’une seule voix, sur l’avancement des études de la
nouvelle venue :
-
Come mai torni sì tardi
Nicoletta ? Quale lezione ti sei ancora aggiunta ?
Le
vacarme, dans la salle, devient à présent tanto
insostenibile qu’il est impossible à tout auditeur extérieur de saisir ce
qu’il se passait au sein de l’édifice. Les mots étaient jetés par-ci, jetés par-là,
dans le plus grand des désordres, et le Collegio
Gesuiti jouissait d’une confusion sans queue ni tête qui le faisait à
présent ressembler à un livre sans sens. Un livre grand ouvert qui lançait aux
yeux du lecteur des phrases surréalistes privées de tout contexte plausible. Ô
grand défi de l’incompréhensible !
-
Più lentamente : non ho capito.
-
Sono un maledetto !
-
Je
m’excuse, ma j’ai oublié le telefonino.
-
Sai come fare funzionare questa
televisione ?
-
E lo schiacciavo, quel
bastardo ! Lo schiacciavo…
-
Mi ricordo che…
-
Avec
un dictionnaire, peut-être, potresti capire tutto.
-
Ma infine, chi si è preso le mie
magliette ?
-
Moi
je peux parler le farfallino.
-
E chi se ne frega !
-
Lafa lifiberfetàfà difi unfu
suofonofo chefe svafanifiscefe nelfe nulfulafa èfè qualfachefe volfotafa piùfù
profofonfodofo chefe lafa comfoplesfesifitàfà difi unfunafa
sifignififificafaziofonefe.
-
Tchiense… kego… tchien… san…
-
Ma qu’es-tu en train de raconter ? Che cazzo stai dicendo ?
-
L’ho addomesticato e l’ho chiamato
Dino.
-
Sto esercitando il mio giapponese.
-
Ghe sborro !
-
Che figa !
-
Che palle !
-
Ma non si capisce assolutamente
niente !
Mais l’on ne comprend absolutament
plus rien, car c’est là l’apothéose du soir, le crescendo le plus élevé de cette
symphonie, le final de l’opéra du réfectoire. Vers 21h, en effet, les étudiants
commencent lentement à plier bagages. Un par un. Depuis la rue, l’on entend des
bruits de vaisselle, des plats qui se lavent et qui se rangent. Et puis de
moins en moins de vacarme. Et puis de plus en plus plus rien. Vers les 10h di sera, seuls restent dans le petit
local les deux hereux élus del turno
serale, les deux personnes désignées pour nettoyer la cuisine et balayer
sous la table après le passage des foules. Depuis la rue, l’on entend plus que ces deux voix qui
sussurent et s’interrogent, comme un peu de brise après la houle.
-
Ma perché préfères-tu que l’on t’appelle Stella !
Un nome così banale… Moi, personalmente,
je préfère t’appeler Èstèèl…
-
Ma vedi, Michele, tout est une question de mélodie. Quando
mio nonno è immigrato in Svizzera, ha portato con lui il cognome italiano. Poi,
con il matrimonio, il cognome si è sfortunatamente elvetizzato : l’accento
si è spostato sulla /i/, si fa la /r/ moscia, non si pronuncia più la /s/… Perciò
ho cercato di ristabilire la pronuncia originale, ma la pronuncia del nome non
corrispondeva più. Perché « Èstèèl Pastoris »
suona troppo strano. Allora, ho cambiato
il mio nome in italiano. Capisci ? Tu comprends ?
Du côté
de l’interlocuteur, niente risposta,
pas de réponse. Non pas que Michele ne
comprenne pas ce qu’il lui était raconté, mais il ne semblait pas forcément
partager l’opinion qui lui était exposée. Dans la cuisine, au-delà du silence,
l’on entendait simplement une éponge couiner sur une matière grasse. Puis,
comme si ce petit bruit était déjà trop pesant, une autre conversation reprend,
sans aucun lien avec la première.
-
Au fait, Èstèèl, comment te débrouilles-tu en italien ? Je veux dire à
l’uni… Cela ne doit pas être facile de suivre des cours dans une langage autre
que sa langue maternelle. L’on ne doit pas y comprendre grand chose.
-
Ne t’inquiète pas Michele. De ce côté tout va bien et toute cette littérature,
proposée à mes yeux de jour en jour, me passione. L’unique chose que je
regrette est d’avoir oublié le Decameron
a casa, car il y a tant de nouvelles
que j’aimerais relire, simplement pour les comparer avec les narrations plus
tardives que l’on est en train d’analyser en classe.
-
Grave errore, il dimenticare
Boccaccio a casa.
De mon côté, vado pazzo per Leopardi,
qui est sans doute l’auteur qui m’a touché le plus profondément. Un écrivain
qui a du génie ! À chacune de ses phrases, le lecteur interpellé est
conduit sur la pente d’une réflexion philosophiqe. À chacune de ses rimes, Leopardi a attaché un sens profond. Il s’agit d’une littérature qui
fait réfléchir et c’est cela qui me plaît.
-
Et
la littérature qui ne fait pas réfléchir ?
-
Cioè ? C’est-à-dire ?
-
C’est-à-dire
la littérature qui ne veut rien dire. Celle où tu te laisses porter par la
mélodie du texte et où chaque mot devient un délice de par son simple son,
éveillant en toi des émotions inconnues, des allégresses et des effervescences
indicibles…
-
Cioè ?
-
Je
pense ici à quelques phrases de la Cantatrice
Chauve de Ionesco, par exemple. Des simples mots qui éveillent en moi une
sensation de pure euphorie : Il vero
papa è un papa vero ! Il papavero non è un vero papa ! Dall’aglio
all’olio, dall’olio all’aglio ! Il leccio guercio luccica ! Il leccio
guercio luccica ! Nella vita bisogna sempre guardare le cose dalla
finestra. Capisci ? Tu
comprends ? La littérature qui ne veut rien dire. Exquise symphonie cachée
dans une simple ribambelle de lettres, attachées entre elles pour bien peu de
sens et beaucoup de son. Quelle valeur y accordes-tu ?
À cette question, la fenêtre s’est
soudainement tue, redevenant une vitre silencieuse parmi tous les volets clos
de l’Italie. Le lendemain, l’on entendra pas de bruit non plus, car la fenêtre
aura conservé son implacable mutisme, grinçant seulement à l’arrivée de chaque
étudiant, dans le froid du matin, qui viendra prendre son déjeûner en solitaire
avant de se diriger, triste, vers le lieu de ses cours. La femme de ménage
aussi va passer, simplement pour changer les nappes de la cuisine, et la
fenêtre demeurera muette jusqu’à 19h30 du soir. C’est alors qu’une forte
lumière se réallumera dans le local du réfectoire. C’est alors que, sur le coup
de la demi (chez Dieu c’est à côté), les tables de la petite cantine se
repeupleront de joyeux cris, lancés au hasard de la mélodie, dans les rues de
Venise : la plus grande euphorie des fenêtres d’Italie, un mélange de sons
qui ne veulent rien dire et la création d’une poésie.
Stella Pastoris
Nessun commento:
Posta un commento